Yang MuYang Mu est sans doute l’un des écrivains majeurs parmi ceux qui écrivent en chinois; il est surtout célèbre comme poète particulièrement à Taiwan où il est né et aux Etats Unis où il a effectué la plus grande partie de sa carrière universitaire.

Il se voit attribuer en 2013 le prix Newman, décerné par l’université d’Oklahoma et un jury international à un auteur écrivant en chinois (quelque soit sa nationalité). Il est en fort bonne compagnie avec Mo Yan en 2009, Han Shaogong en 2013 et Zhu Tianwen en 2015.

Il y a quelques mois, un ensemble autobiographique d’une qualité exceptionnelle, « Memories of Mount Qilai, the education of a young poet » vient d’être traduit en anglais avec talent par John et Yingtsih Balcom; « this book is really special to me…In this book, Yang Mu weaves his own development as a poet together with some of the most sensitive and subtle writing about contemporary Taiwan history that I have read”.

1/ Un taiwanais de Hualien:

 

Yang Mu 4La ville de Hualien est située sur la côte est de Taiwan, proche d’un des sites touristiques les plus célèbres, les gorges de Taroko, et d’un des plus hauts sommets de l’île, le mont Qilai qui culmine à 3605 mètres.

La famille de Yang Mu est chinoise, implantée dans l’île depuis plusieurs siècles. Né en 1940, il est l’aîné de six enfants qui vivent confortablement de l’atelier d’imprimerie que fait tourner leur père. Son enfance n’est que peu perturbée par la guerre; les Japonais ne sont guère présents à Hualien même si leur politique de colonisation/assimilation est menée depuis longtemps et de manière très efficace: à la fin de la guerre, la moitié de la population taiwanaise parlait le japonais.

Ce n’est que par petites touches et à travers les yeux d’un enfant, que l’auteur nous parle de cette période. La famille fuira les bombardements américains et se réfugiera dans l’intérieur près d’un village Ami. Les Amis sont l’une des 16 tribus aborigènes, l’une des plus nombreuses (1/3), même si le total des aborigènes ne représente que 2% de la population totale.

Mount Qilai

Mount Qilai

C’est une rencontre essentielle pour l’auteur, c’est un autre monde, totalement différent de celui des Han par sa langue, ses coutumes, son économie…Le respect de l’auteur pour les Amis ne l’empêchera pas de rester un étranger.

L’école sera une période difficile, secouée par des typhons et un tremblement de terre, mais surtout par l’arrivée d’enseignants venus du continent avec les militaires vaincus par les communistes. Parler japonais ou taiwanais est interdit, il faut s’exprimer en mandarin et l’apprentissage est malaisé…

Les rapports avec les « continentaux » sont très tendus après les massacres qui ont suivi les manifestations du 28/2/1947 et pendant la « terreur blanche » qui durera jusqu’en 1987. Les Taiwanais sont méprisés : « Taiwanese, Japanese, it’s all the same. You’re all a bunch of conquered slaves without a country “(p.115).

2/ Un jeune poète:

 

Yang Mu 5Encouragé par un professeur et un camarade, il commence à 15 ans à écrire des poèmes qu’il publiera dans des revues et le supplément littéraire des journaux; en trois ans, 200 poèmes ! La poésie à Taiwan est une affaire beaucoup moins sensible que dans la Chine de Mao où elle fut dénaturée. Pendant toute cette période, la question de la langue reste centrale: taiwanais et japonais sont interdits ce qui réduit au silence une partie d’une génération. La censure ne s’intéresse pas aux traductions de poésie occidentale mais reste vigilante vis-à-vis de la Chine; un de ses professeurs lui fait lire Shen Congwen, interdit à Taiwan après l’avoir été en Chine.

L’héritage taiwanais est pour lui essentiel, qu’il s’agisse de l’histoire, des coutumes, de la nature, mais il n’est pas devenu comme d’autres un « régionaliste ». Il est influencé par la poésie romantique chinoise et notamment Xu Zhimo (1897-1931), ainsi que par les symbolistes et surréalistes européens. Ses strophes sont ancrées dans la réalité et l’approche abstraite ou théorique est très éloignée de son caractère .

« I have always felt that poetry should not come in response to a rush of emotions. Rather poetic inspiration should arise in a process of cool and objective consideration; it should ferment slowly with much attention to discipline and technique” (p.4)(2).

Yang Mu 2Sa langue est une fusion de la forme littéraire dérivée de la poésie classique et du langage courant. La langue est sophistiquée, lyrique et les éléments autobiographiques sont très présents ainsi que nombre d’images de la poésie classique.

« Where does poetry come from ? It comes from a passion. You press a surging passion deep down in the soul, fear it, test it, sometimes make it change colour. A passion of a different color shifts position deep in your soul…It has no fixed form or character. It has realized that it was the motive form of art, it was the truth” (p.132)(1).

“Poetry was the means of the interflow of information between the extended world and myself, the best and most effective way” (p.192)(1).

Depuis 1956, Yang Mu a publié quatorze recueils de poèmes. Deux ouvrages ont été traduits en anglais (« Forbidden games » et « No trace of the gardener ») et un en français (« Quelqu’un m’interroge à propos de la vérité et de la justice » ). Quant à « Memories of Mount Qilai », si c’est un recueil de notations autobiographiques mais aussi culturelles, historiques, anthropologiques, c’est aussi, pour certains chapitres, un magnifique poème en prose.

3/ Une carrière biculturelle au service de la littérature taiwanaise :

 

Yang Mu 6Après des études universitaires de langues et littératures étrangères, à Taichung, la grande ville du centre de l’île, il part pour un service militaire dans l’île de Quemoy (cinq ans après les bombardements chinois).

En 1964, il participe à l’atelier d’écriture que dirige Paul Engle à l’université d’Iowa et s’inscrit en doctorat de littérature comparée à Berkeley. Diplômé en 1970, il rejoint l’université Washington à Seattle; il sera nommé professeur en 1981, mais enseigne également à l’université nationale de Taiwan à Taipei.

Il publie de nombreux recueils de poèmes à Taiwan via la maison d’édition Hongfan (où il a joué un rôle important), et de nombreuses traductions de poètes occidentaux (Keats, Garcia Lorca) ainsi que des essais et de la critique littéraire. En 1979, il publie en vers son unique pièce de théâtre « Wu Feng ».

Il s’agit d’un personnage quasiment mythique à Taiwan (1699-1769) qui arriva très jeune près de la montagne A-li au centre de l’île. Interprète auprès des aborigènes de la région, il s’efforce de les éduquer et les pousse à abandonner leurs pratiques de meurtres rituels; il y parviendra mais y laissera la vie.

La pièce ne convainc pas et ne parvient pas à créer une dramatisation, mais ne manifeste aucun esprit colonial. Après 1987 et la levée de la loi martiale, les aborigènes protestèrent contre la présence de Wu Feng dans les livres d’histoire où il était vanté comme influence « civilisatrice » des chinois Han !

Yang Mu vit maintenant à Taipei et à Hualien avec Ying-ying Hsia, un mariage de 38 ans. Il continue à défendre avec énergie la littérature de Taiwan :

« Our modern poetry…isn’t afraid to make traditional China its cultural referent…it uses traditional China as a foundation for literary creation…We use the chinese language precisely to create Taiwanese literature ».

Bertrand Mialaret

(1)   Yang Mu, « Memories of Mount Qilai, the education of a young poet », translated by John Balcom and Yingtsih Balcom. Columbia University Press, 2015, 273 pages.

(2)   “Forbidden games and video poems, the poetry of Yang Mu and Lo Ch’ing”, translated by Joseph R. Allen. University of Washington Press, 1993.

(3)   Yang Mu, “No trace of the gardener”, translated by R. Smith and Michelle Yeh. Yale University Press, 1998,(poèmes de 1958 à 1991); 230 pages.

(4)   Yang Mu, « Quelqu’un m’interroge à propos de la vérité et de la justice », traduit par Angel Pino et Isabelle Rabut. Editions You Feng, 2004, 120 pages.

(5)   Yang Mu, “Wu Feng”, translated by Cissie Kwok and Yang Mu. In “Twentieth century Chinese drama”, edited by Edward M. Gunn. Indiana University Press, 1983, p. 475-513.

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