Charlie ChanLa bande dessinée est une activité très importante de l’industrie de l’édition en France, bien plus que dans d’autres pays. Je n’en suis pas un grand lecteur mais j’ai été stupéfait par les 320 pages de « Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée » (2), la traduction française de l’ouvrage du singapourien Sonny Liew, publié par Epigram en 2015 et par Pantheon Books (1) aux Etats Unis en 2016. Ce livre a obtenu trois Eisner Awards en 2017, le Goncourt de la BD, des prix par ailleurs très centrés sur des auteurs américains.

 

-Une BD éblouissante :

On nous raconte la vie de Charlie Chan, un auteur de BD imaginaire, mais qui au fil des pages, devient un personnage crédible et pas uniquement le porte-parole de Sonny Liew. Le livre débute pendant la période coloniale, en 1948, quand Charlie Chan a dix ans. Sa vie sera intimement mêlée à de nombreux épisodes de l’histoire de Singapour.

 

 

 

 

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La plupart des chapitres sont réalisés dans des styles graphiques différents et sont souvent des hommages à de grands noms de la BD du passé comme Osamu Tezuka et son Astro Boy, Sonny Liew 4Walt Kelly et Frank Miller…La mise en page est superbe, très variée, très inventive; il faut séduire le lecteur pour qu’il lise avec passion les 320 pages du livre.

 

  • L’histoire de Singapour revisitée :

L’auteur explique qu’il est irrité par la volonté des autorités d’établir une espèce d’histoire officielle notamment autour de Lee Kuan Yew qui fut Premier ministre jusqu’en 1990 et pendant 31 ans puis de sa famille (son fils étant l’actuel Premier ministre).

Certes « la montagne ne peut héberger deux tigres », mais le livre nous rappelle qu’il y avait un deuxième tigre bien oublié, Lim Chin Siong. Ces deux personnages sont mis en scène dans plusieurs épisodes de l’histoire de Singapour dont Jeremy Tiang nous a parlé dans son roman « State of Emergency ».

Les notes du livre expliquent les évènements des différents chapitres et fournissent d’intéressantes références bibliographiques qui nous rappellent que l’histoire de Singapour n’est pas le long fleuve tranquille d’un remarquable développement économique mais des années de bruit et de fureur, de conflits politiques et sociaux, de relations difficiles avec la Malaisie et l’Indonésie.

Lim Chin Siong était l’un des principaux leaders syndicaux des années 1950 et, avec Lee Kuan Yew, l’un des fondateurs du People’s Action Party (PAP). Le PAP gagne les élections de 1959 ce qui permet à Lim d’être libéré après trois ans de prison. En 1961, l’aile gauche du PAP, dirigée par Lim, provoque une scission et crée le parti Barisan Socialis.

Lim Chin Siong

Lim Chin Siong

L’opération Coldstore, en 1963, a pour but d’arrêter une grande partie des leaders de l’opposition. Lim, qualifié de communiste, ne sera relâché qu’en 1969 et exilé à Londres après avoir renoncé à toute activité politique ; il y vend des fruits et légumes et ne retourne à Singapour qu’en 1984 où il demeure jusqu’à son décès en 1996.

L’ouvrage nous parle également de l’union avec la Malaisie en 1963 puis de la séparation en août 1965 et de ce que l’on a appelé la Conspiration Marxiste (Opération Spectrum en 1987). Dans le livre, Lee Kuan Yew n’est certes pas le héros unique de l’histoire de Singapour même s’il en est un acteur fondamental, présenté comme brillant, retors et sans scrupules.

 

  • Un succès remarquable :

Sonny Liew est né en Malaisie en 1974, à Seremban. A l’âge de cinq ans ce fut Singapour où il fit ses études secondaires, puis des études de philosophie à Cambridge. Une passion pour les bandes dessinées, il commence à publier en 1996 et suit les cours de la Rhode Island School of Design en 2001. Il travaille à Boston pour une entreprise de jeux vidéo mais préfère rentrer à Singapour et publier des BD, ce qu’il fait avec un succès grandissant.

« Charlie Chan » obtient le prix de la littérature de Singapour en 2016, une première pour une BD. Cette reconnaissance pose problème aux autorités. Le National Arts Council (NAC) qui avait accordé une subvention de 8000 $ Sing. l’annule car le livre « mine l’autorité et la légitimité du gouvernement et des institutions publiques ».

Le livre, publié par Epigram Books en 2015, se vendait bien, la décision de la NAC est une campagne publicitaire inespérée, 15 000 exemplaires sont écoulés en quelques mois ! Une édition américaine est publiée et le livre traduit en français et en espagnol.

La décision de la NAC relance le débat sur la censure à Singapour, mais l’on ne doit pas oublier que Sonny Liew a obtenu le Prix de la littérature de Singapour, participe à des festivals organisés par les autorités qui subventionnent son atelier et ne limitent pas sa collaboration aux médias locaux. Certes il y a un contrôle très strict mais on est bien loin de la situation en Chine où certains écrivains « invités à boire le thé » par la police se demandent s’ils vont pouvoir rentrer chez eux !

 

Bertrand Mialaret

 

  • Sonny Liew, « The Art of Charlie Chan Hock Chye”. Pantheon Books, 2016.
  • Sonny Liew, « Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée », traduit par Françoise Effose-Roche. Urban Comics 2017, 320 pages, 22,50 euros.

 

 

 

 

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