Yan Lianke est un écrivain important qui ferait un prix Nobel fort présentable. Un écrivain qui sait se renouveler et à qui j’ai déjà consacré avec plaisir dix articles. « Three Brothers », publié l’an dernier (1) est traduit par Carlos Rojas, professeur à Duke ; sa septième traduction.

Ce livre, « La génération de mon père », a connu un grand succès en Chine où, depuis 2009, 300 000 exemplaires ont été vendus. Un texte plus court, 60 pages, « Songeant à mon père », a été traduit en 2010 par Brigitte Guilbaud et publié avec d’autres textes par les Editions Philippe Picquier (2).

Yan Lianke est venu au Salon du livre à Paris en mars 2010 et avec l’aide de Brigitte Guilbaud, j’ai pu l’interviewer sur ce livre et sur l’évolution actuelle des liens filiaux, beaucoup plus lâches.

« Three Brothers » ne concerne le père de Yan Lianke que dans le chapitre « Missing my father », d’une cinquantaine de pages. D’autres passages nous content la jeunesse de Yan Lianke mais surtout la vie et la famille de « First Uncle » et « Fourth Uncle ».

  • « I couldn’t survive without the land”:

Comme pour Mo Yan et Gaomi, Yan Lianke est indissolublement lié au village de Tianhu, au district de Song, dans la province du Hénan (près de Luoyang) où il est né en 1958. Une famille pauvre de paysans illettrés. Une sœur aînée malade, un frère, une jeune sœur qui réussit mieux que lui à l’école mais qui lui laissera sa place car les parents ne peuvent financer les études des deux.

Les femmes ne jouent qu’un rôle marginal dans le livre même si l’on voit bien que leur capacité à organiser la vie de la famille est essentielle. Yan Lianke , dans l’interview à Paris en 2010, souligne le poids plus important des jeunes filles qui travaillent hors de leur village et dont les revenus deviennent indispensables.

A l’époque, la terre est l’essentiel, « my father was a peasant and work was his duty. Only by working day and night could he feel truly alive and believe that his life had significance” (p.48). La parcelle familiale, plantée de patates douces, est devenue fertile après plusieurs années d’efforts ; c’est pourquoi la décision du Parti, en 1966, de collectiviser ces parcelles est un déchirement.

Une autre décision passe mal : l’arrivée des « jeunes instruits » qui sont envoyés auprès des paysans pour apprendre l’idéal révolutionnaire. De nombreux écrits mentionnent que ces jeunes furent mal traités dans les villages (3) ; Yan Lianke souligne que six ou sept jeunes de Zhengzhou sont hébergés et nourris dans le village sans être contraints de travailler. Ils se moquent des paysans et sont protégés par les autorités en cas d’incidents même quand ils en sont responsables.

  • « Missing my father » :

Son père, comme ses frères, pensent que leur responsabilité essentielle est de construire un toit pour leurs enfants, ce qui leur permettra de trouver un conjoint et à leur tour de fonder une famille. Sans argent et sans matériel, construire une maison « en dur » avec un toit en tuiles est un travail épuisant qui aggrave la santé du père ; des pierres sont transportées, utilisées, revendues pour acheter des tuiles.

Les principes sont rigides, pas de dettes, une famille à la tête haute. Yan Lianke se souvient avec émotion des punitions et des coups qu’il a subis pour des vols dans le jardin d’un voisin. Il échoue à l’entrée à l’université. Quitter son village devient une obsession. Après plusieurs années d’un très dur travail dans une cimenterie où Fourth Uncle est employé, il parvient à être recruté dans l’armée.

 Cela angoisse sa famille et son village pendant la guerre sino-vietnamienne de 1979, mais cela lui permet de poursuivre ses études et de commencer à écrire. Plus tard il pensera « that it wasn’t so much that I was escaping from the land but rather that I was betraying my family…I was giving up the responsibilities and obligations that a son should have for his father and his family “(p.75).

Son père est mort jeune, à 58 ans ; ce livre est un acte de repentir et il regrette ce qu’il considère comme son égoïsme de l’époque et ceci d’autant plus qu’il s’était promis plusieurs fois d’écrire à la mémoire de son père. Il n’honora cette promesse que beaucoup plus tard à la demande d’une de ses sœurs et après la mort des trois frères. « People are often like this, understanding things only after it is too late and becoming generous and selfless only when those qualities are no longer needed” (p.91).

  • La génération de son père :

Il rend hommage à ses oncles, à la génération de son père ; « the protective wall around the family has collapsed » (p.205). Beaucoup d’admiration pour l’ainé qui aurait pu avoir une vie beaucoup plus facile si seulement il avait su lire. Il ne dissimule pas leurs faiblesses : l’un est malade des jeux d’argent, l’autre abuse de l’alcool.

Une honnêteté un peu brutale, renforcée par un style volontairement neutre sans beaucoup d’images et de descriptions, avec de très beaux passages poétiques mais qui semblent plaqués sur le reste du texte.

L’ainé a eu six fils et deux filles ; il a pu protéger sa famille pendant les années de famine du « Grand bond en avant » ou comme il faut dire « the three years of natural disasters ». Son fils Tiecheng, militaire, est mort à Urumqi, probablement un suicide que l’armée tente de dissimuler. Sa dernière fille a été tuée dans un accident de voiture.

Ces drames et ses pertes dans des jeux d’argent ternirent la réputation de la famille et pousseront « First Uncle » à un suicide, manqué. Il mourra à 82 ans après dix ans de « continual conversation with death,…able to treat death as a friend ». Il eut également le temps de préparer des funérailles conformes à ses vœux.

« Quatrième Oncle » a vécu hors du village, chef d’équipe dans une cimenterie ; un travail très dur qui l’a poussé à abuser d’alcool, de « baiju ». Un salaire régulier qui est certes un avantage par rapport au statut de paysan mais qui ne lui permet pas d’être intégré et accepté en ville. Il prend sa retraite à 58 ans, retourne au village mais n’a pas de contacts étroits avec les villageois ; il n’a pas d’intérêts communs avec eux si ce n’est de boire et de jouer en leur compagnie une partie de sa retraite.

« Forth Uncle » nous montre la différence entre « living » and « life ». A la campagne, « living suggests a process of enduring day after day with each day being the same and implies a kind of monotony, boredom” (p.161). “Life” by contrast, “appears to be something that can be changed and improved by people’s own will”, tout particulièrement dans les villes.

Dans une bonne interview du Financial Times, il souligne que seuls les luttes du peuple chinois l’intéressent mais pas la politique. La littérature implique « a rebellious spirit, I don’t mean a rebellion against one’s family or society but towards literature itself “(4).

Bertrand Mialaret

  • Yan Lianke, « Three Brothers, memories of my family”, translated by Carlos Rojas. Chatto & Windus, London 2020, 210 pages.
  • Yan Lianke, “Songeant à mon père », traduit par Brigitte Guilbaud. Editions Philippe Picquier, 2010, 116 pages.
  • L’ouvrage de référence sur le sujet est le livre de Michel Bonnin « Génération Perdue », Editions de l’EHESS, 2004, 490 pages.
  • Yan Lianke, « Propaganda is a nuclear bomb”, interview Financial Times by Yuan Yang, 3rd April 2020.
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