« Notes of a crocodile » (1) est un court roman, publié à Taiwan en 1994, puis traduit il y a deux ans par Bonnie Huie pour la prestigieuse collection New York Review Books qui avait déjà publié le livre le plus connu de Qiu Miaojin « Last Words from Montmartre » (2).

Il a fallu plus de vingt ans pour que soit traduit « Notes… », qui est un livre célèbre à Taiwan, une référence, une espèce de code lesbien à l’époque. Qiu Miaojin, une écrivaine de la contre- culture est la première auteure ouvertement lesbienne ; une partie de sa célébrité vient de son suicide à Paris en 1995 dont on peut lire les prémisses dans « Last Words… » et dont on a parlé en janvier 2016.

  • L’héroïne du roman, Lazi :

Le roman ne fournit pas d’éléments sur sa famille, sur son enfance. Le livre débute à son entrée à l’université ; elle est brillante, elle réussit facilement même sans faire beaucoup d’efforts et avec une assiduité limitée.

C’est une période de transformations profondes pour Taiwan avec, en 1987, la fin de la loi martiale après quarante ans, une explosion de mouvements littéraires et les manifestations d’étudiants à Taipei (Wild Lily en 1990) après celles de Tiananmen en 1989. On peut lier cette période d’ouverture à l’importance des références culturelles dans le livre : la littérature japonaise, le cinéma, Jean Genet…

Taipei est un personnage important, elle nous parle de sa ville avec émotion avec des descriptions plaisantes même si ses conditions de logement ne sont pas toujours très agréables.

  • Ses amours avec Shui Ling :

Lazi est très précise: « I am a woman who loves women…The first time I saw you, I knew I would fall in love with you. That my love would be wild, raging and passionate but also illicit”. (p.22).

Son nom, Lazi, est devenu un terme en argot pour désigner les lesbiennes. Shui Ling est étudiante comme elle, leurs relations seront difficiles et peu épanouies. Lazi ne veut pas dépendre affectivement de Shui Ling et pense que cette relation peut ne pas durer ; elle ne veut pas souffrir d’une rupture qui lui parait inévitable.

Elle craint de ne pas être aimée pour elle-même, et veut se convaincre qu’elle ne peut aimer des hommes. Elle refuse les normes mais est très sensible à la pression sociale ; cependant se cacher est en fait une manière de se nier elle-même.

Une relation avec des crises, des ruptures, qui semble se terminer mais qui reprend après quelques mois. Lazi l’abandonne mais en souffre. Quelques mois après Shui Ling ne peut être retrouvée, elle est avec une autre femme…

  • Un roman ou plutôt une confession :

Le caractère autobiographique est affirmé, et le livre se déroule comme une suite de rencontres sans plan très élaboré, rencontres avec des femmes mais aussi avec de jeunes homosexuels.

Malgré la grande énergie de Lazi, le ton est celui de la confession. Ce n’est certes pas un roman militant ou un essai. Les textes sont courts, peu littéraires avec beaucoup de références culturelles. C’est une suite de huit Notebooks avec de nombreux épisodes sur les Crocodiles.

Qui sont ces crocodiles déguisés en hommes ? Des homos vus par les médias. A l’époque, les homosexuels se cachaient moins et cela intéressait beaucoup les médias qui recherchaient de l’audience. Les passages sur les Crocodiles, leurs activités, leurs commentaires, sont plutôt décevants et sans beaucoup d’humour.

On ne peut les prendre au sérieux et ce n’est guère intéressant ; ils prennent trop de place mais c’est une sorte d’interlude, probablement positif car on risquerait d’être saturé de la vie plutôt triste de Lazi.

Elle est très isolée et passe beaucoup de temps, seule dans sa chambre. Sans amis lors de l’anniversaire de ses vingt ans et pourtant elle a beaucoup de contacts mais elle se sépare des autres volontairement.

  • Isolée pendant ses années d’université :

Les cours, les clubs, les contacts à l’université lui permettent de multiples rencontres. Avec deux jeunes étudiantes, Tun Tun et Zhi Rou, amoureuses l’une de l’autre, qui plus tard vivront des aventures décevantes avec des hommes.

Lazi voudrait croire qu’elle peut aimer un homme. Des relations avec Meng Sheng, un étudiant brillant, fortuné mais suicidaire et finalement drogué. Il a eu des relations étroites avec Chu Kuang ; ils ont rompu après quatre ans mais se retrouvent tous les 1er avril, date de leur rupture. « It was an illicit love, a thing so dangerous…but it had no future. Eventually, women entered in the picture…His interest in me gradually waved…He was shameless spending all his time with women” (p.111).

Plus tard nous apprendrons que Chu Quang vit avec un jeune marin de 18 ans de l’académie navale. On sait bien peu de Chu Kuang et moins encore du marin. Du remplissage pas vraiment intéressant ni crédible.

Quant à Lazi, elle rencontre Xiao Fan, de cinq ans plus âgée qu’elle, une femme dépressive et dotée depuis plus de dix ans d’un fiancé qui finalement décidera de ne pas l’épouser. Lazi vit avec elle et semble heureuse mais elle inquiète Xiao Fan qui a peur de l’amour de Lazi. Elle se comprennent peu et pour Lazi ce n’est pas vraiment de l’amour ! Difficile de suivre et de comprendre tous ces échecs ; on n’est pas très éloigné de la passion malheureuse à Montmartre…Tout ceci se terminera avec la remise des diplômes !

Bertrand Mialaret

  • Qiu Miaojin, « Notes of a crocodile”, translated by Bonnie Huie, New York Review Books, 2017, 240 pages.
  • Qiu Miaojin, “Last Words from Montmartre”, translated by Ari Larisa Heinrich. New York Review of Books, 2014, 160 pages.

La traduction française par Emmanuelle Péchenart a été publiée en octobre 2018 par les Editions Noir sur Blanc avec une préface d’Hélène Cixous.

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